I
I

Il s’appelait Léon, Léon Lavie, un nom qui sentait bon la fourniture d’eau et le moulin de meunerie. Il avait traversé la méditerranée et à peine débarqué à Marseille, où la Durance venait d’être amenée, il eut l’idée de faire fortune avec des chutes. Comme les collines ne manquaient pas, et les minoteries itou, il canalisa tant et plus. L’hydraulique de Lavie crût si bien qu’on donna son nom à un quartier, non sans mettre la chute au pluriel. Chaque fois qu’un petit dealer des quartiers Nord trouve la mort, une voix de fond de bar crie : Chute la vie ! Et les nuages ont beau tourner en rond, et l’ombre grandir et les motos des tueurs accélérer, Saul renversé, déconfit, demandera seulement : Pourquoi moi ? 

II
II

Cet été-là, ils avaient décidé de passer quelques jours à Saint Martian, au-dessus d’Apt, chez les parents d’un ami, dans une maison en forêt. Un matin, en allant chercher le pain, il avait remarqué au bord du chemin une voiture bleue, un de ces bleu qui ressemble à du noir, et n’avait rien trouvé de bizarre à cela. De retour, elle y était toujours. Il se demanda alors qui pouvait l’avoir garée à quelques mètres de la petite chapelle en ruine qui marquait l’entrée de la propriété et pour quoi faire. C’est alors qu’il avisa Francis, le père de son ami, qui lui apprit la nouvelle : un homme et une femme s’étaient donné rendez-vous ici, la veille au soir et s’étaient disputés. Une fois la femme partie, l’homme s’était pendu à la plus grosse blanche de

chêne qui bordait la chapelle. Sur le fronton, on pouvait lire en lettres capitales, gravé dans la pierre : TOUT PAR FORCE. 

III
III

Quand il allait au cinéma, ce qui ne lui arrive plus guère, il prenait place au bout de la rangée, vers la sortie, en cas de fatigue ou de risque imminent. Chez lui, il hantait les paliers, les portes entrouvertes, le bord du lit, prétextant qu’il y était plus en sécurité que dans le creux du milieu. De son enfance il avait gardé une longue liste de peurs, dont celle de l’incendie. Chaque soir l’un de ses tocs favoris lui ordonnait de débrancher les prises et, un nombre interminable de fois, de vérifier que tout était bien éteint. Dans son atelier, il lui arrivait de grimper sur les chaises et d’ouvrir grand les fenêtres pour s’assurer que la fuite de gaz n’allait pas faire exploser la maison. Une autre peur croisait alors sa route, celle de la chute en pleine envolée, une chute qui le dépouillait de ses vêtements et emportait tout sur son passage. 

IV
IV

Quoi qu’il fasse, un crayon à la main, ou l’un de ses appareils photos posé sur un pied, il assistait, mi effrayé mi ravi, à la multiplication des images. Les fantômes qui venaient à sa rencontre étaient toujours accompagnés. Ils arrivaient par deux ou par trois, soit parce que leur ombre portée courait à leur côté, soit parce qu’ils se reflétaient dans un miroir, ou bien encore parce qu’un dessin leur volait la vedette. Il n’y avait pas de fin à leur duplication. Les masques étaient trop nombreux pour mettre un nom sur leur visage. 

V
V

Il n’avait pas peur du noir, il avait peur de ce que le noir cachait de plus puissant que le noir. Une voix, un grincement de porte, une lueur, un corps englué, une odeur, quelque chose de si repoussant qu’il n’y avait pas de mots pour le dire et plus même de couleur. La porte de l’église ouvrait sur l’allée des cadavres qui jonchaient son sous-sol. Qui sait si dans la fuite il en aurait moins peur ? 

VI
VI

D’habitude, les choses ne lui font pas peur. Mais cette fois, la menace venait des planches disjointes de son atelier. Il avait marché tout le jour dans des pages recouvertes d’encre et de craie. Et pour s’échapper, grimpé sur une chaise dont la paille s’en allait, il avait passé la tête à travers la lucarne pour s’assurer que la voie était libre. En attendant Il était plus nu que Jacob sur la rive du torrent, et la peur l’avait frappé au creux de la hanche. 

VII
VII

Ça y est, c’est parti, il a ouvert la fenêtre et grimpé sur une chaise, il s’est lancé à la conquête de l’air. Mais le chat ne la pas entendu de cette oreille. La chute et la vie, de son point de vue, n’ont rien de contradictoires. Ce sont, se dit-il, en suivant le vol du merle dans les branches du micocoulier, les manifestations de la même obscure et merveilleuse aventure. 

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Il s’appelait Léon, Léon Lavie, un nom qui sentait bon la fourniture d’eau et le moulin de meunerie. Il avait traversé la méditerranée et à peine débarqué à Marseille, où la Durance venait d’être amenée, il eut l’idée de faire fortune avec des chutes. Comme les collines ne manquaient pas, et les minoteries itou, il canalisa tant et plus. L’hydraulique de Lavie crût si bien qu’on donna son nom à un quartier, non sans mettre la chute au pluriel. Chaque fois qu’un petit dealer des quartiers Nord trouve la mort, une voix de fond de bar crie : Chute la vie ! Et les nuages ont beau tourner en rond, et l’ombre grandir et les motos des tueurs accélérer, Saul renversé, déconfit, demandera seulement : Pourquoi moi ? 

II

Cet été-là, ils avaient décidé de passer quelques jours à Saint Martian, au-dessus d’Apt, chez les parents d’un ami, dans une maison en forêt. Un matin, en allant chercher le pain, il avait remarqué au bord du chemin une voiture bleue, un de ces bleu qui ressemble à du noir, et n’avait rien trouvé de bizarre à cela. De retour, elle y était toujours. Il se demanda alors qui pouvait l’avoir garée à quelques mètres de la petite chapelle en ruine qui marquait l’entrée de la propriété et pour quoi faire. C’est alors qu’il avisa Francis, le père de son ami, qui lui apprit la nouvelle : un homme et une femme s’étaient donné rendez-vous ici, la veille au soir et s’étaient disputés. Une fois la femme partie, l’homme s’était pendu à la plus grosse blanche de

chêne qui bordait la chapelle. Sur le fronton, on pouvait lire en lettres capitales, gravé dans la pierre : TOUT PAR FORCE. 

III

Quand il allait au cinéma, ce qui ne lui arrive plus guère, il prenait place au bout de la rangée, vers la sortie, en cas de fatigue ou de risque imminent. Chez lui, il hantait les paliers, les portes entrouvertes, le bord du lit, prétextant qu’il y était plus en sécurité que dans le creux du milieu. De son enfance il avait gardé une longue liste de peurs, dont celle de l’incendie. Chaque soir l’un de ses tocs favoris lui ordonnait de débrancher les prises et, un nombre interminable de fois, de vérifier que tout était bien éteint. Dans son atelier, il lui arrivait de grimper sur les chaises et d’ouvrir grand les fenêtres pour s’assurer que la fuite de gaz n’allait pas faire exploser la maison. Une autre peur croisait alors sa route, celle de la chute en pleine envolée, une chute qui le dépouillait de ses vêtements et emportait tout sur son passage. 

IV

Quoi qu’il fasse, un crayon à la main, ou l’un de ses appareils photos posé sur un pied, il assistait, mi effrayé mi ravi, à la multiplication des images. Les fantômes qui venaient à sa rencontre étaient toujours accompagnés. Ils arrivaient par deux ou par trois, soit parce que leur ombre portée courait à leur côté, soit parce qu’ils se reflétaient dans un miroir, ou bien encore parce qu’un dessin leur volait la vedette. Il n’y avait pas de fin à leur duplication. Les masques étaient trop nombreux pour mettre un nom sur leur visage. 

V

Il n’avait pas peur du noir, il avait peur de ce que le noir cachait de plus puissant que le noir. Une voix, un grincement de porte, une lueur, un corps englué, une odeur, quelque chose de si repoussant qu’il n’y avait pas de mots pour le dire et plus même de couleur. La porte de l’église ouvrait sur l’allée des cadavres qui jonchaient son sous-sol. Qui sait si dans la fuite il en aurait moins peur ? 

VI

D’habitude, les choses ne lui font pas peur. Mais cette fois, la menace venait des planches disjointes de son atelier. Il avait marché tout le jour dans des pages recouvertes d’encre et de craie. Et pour s’échapper, grimpé sur une chaise dont la paille s’en allait, il avait passé la tête à travers la lucarne pour s’assurer que la voie était libre. En attendant Il était plus nu que Jacob sur la rive du torrent, et la peur l’avait frappé au creux de la hanche. 

VII

Ça y est, c’est parti, il a ouvert la fenêtre et grimpé sur une chaise, il s’est lancé à la conquête de l’air. Mais le chat ne la pas entendu de cette oreille. La chute et la vie, de son point de vue, n’ont rien de contradictoires. Ce sont, se dit-il, en suivant le vol du merle dans les branches du micocoulier, les manifestations de la même obscure et merveilleuse aventure. 

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